Un étrange sentiment m'avait envahi. La voir dans son lit d'hôpital, le regard vide, et un corps érodé par le temps... Je ne savais si je ressentais de la pitié, de la tristesse ou du dégoût. Mais les pensées tourbillonnaient dans ma tête. Ne pas pleurer. Ne surtout pas pleurer. Ce que tu éprouves est dérisoire, comparé à sa misérable vie. Rester digne. Et forte. Mais bientôt, la tempête qui se déchaînait en moi se libéra, ruisselant sur mon visage.
Tremblante de tout mon corps, je regardais douloureusement ce corps desséché et ridé, dont les veines avaient tissé une toile noire sur sa peau. Et elle levait les yeux vers moi... Je ne savais comment réagir, comment la comprendre, elle qui avait perdu l'usage de la parole. Je ne savais même pas si elle m'avait reconnue, moi, son arrière-petite-fille. Avait-elle conscience des seize années qu'elle avait passé dans cet état, entre la vie et la mort, avec un corps invalide, mais peut-être encore un coeur, qui se rendait compte de la cruauté de sa vie... Regrettait-elle le passé? Se souvenait-elle? Que savait-elle? Que ressentait-elle? Et moi, qui ne l'avais jamais vraiment connue, pourquoi me retrouvais-je si bouleversée par cette vieille femme?
Une violence inouïe agissait en moi, mêlée à l'incompréhension... Un corps inerte à moitié mort, avec une âme à l'intérieur pour ressentir toute sa douleur. Voilà ce que je voyais. Mon arrière-grand-mère. Coincée entre deux mondes, un demi-cadavre, qui fixait ses yeux sur moi, comme si elle pénétrait au plus profond de mon âme. Mais pas un sourire n'éclaira son visage. Elle restait impassible, me laissant dans le désarroi. Elle ne répondait pas à mes questions, baladait ses yeux dans le vague.
Mais malgré ce comportement, on pouvait percevoir un terrible sentiment de douleur, de nostalgie, un sentiment qui la rongeait de ses feux invisibles. Après de longs silences gênés, elle nous fit comprendre qu'elle voulait rester seule. Un noeud dans ma gorge grossissait peu à peu depuis le début de cette visite, et m'empêchait de parler normalement. Je lui adressai un timide signe de la main, auquel elle répondit par un regard fixe, plongé dans mes yeux. Elle fixa la porte jusqu'à ce que je l'eus refermée.
Gloomy-Heart
[ Je suis en faveur de l'euthanasie, pour elle et pour tous les autres qui agonisent à jamais sans avoir le droit de quitter ce monde... ]